Le gel d'avril 2021 a pris quatre-vingt-dix pour cent de ma récolte et j'écris aujourd'hui pour dire que j'arrête, et que je ne l'ai encore annoncé à personne.

Soixante et un ans. Onze hectares, un vignoble familial depuis mon grand-père, appellation que je ne donnerai pas parce que dans ma région huit hectares et un nom suffisent à m'identifier.

Je veux raconter 2021 correctement, parce que les gens ont lu « épisode de gel » dans le journal et ont tourné la page.

Le 7 avril, la vigne était en avance de dix jours à cause d'un mois de mars chaud. Les bourgeons étaient sortis. Dans la nuit du 7 au 8, il est descendu à moins quatre. Avec mon fils et deux voisins, on a allumé des bougies entre les rangs à une heure du matin — des bougies, oui, c'est l'outil, quatre cents bougies à six euros — et on a tourné jusqu'à six heures du matin.

On a sauvé le bas de la parcelle est. Le reste, au lever du soleil, était noir. Pas sec. Noir et mou.

Et je vais vous dire ce que c'est, parce que c'est précis : ce n'est pas une mauvaise année. Une mauvaise année, on en a eu dix dans ma vie. C'est une année sans trésorerie, avec tous les frais quand même, parce que la vigne, il faut la travailler pareil — les traitements, la taille, les charges, le crédit du tracteur de 2019 — pour une récolte qui n'arrivera pas.

Et ensuite 2022 est arrivée avec la sécheresse. Et 2023 avec le mildiou. Trois ans.

J'ai pris un prêt garanti. J'ai vendu deux hectares en 2023 à un domaine qui s'agrandit et qui a été correct avec moi, je le dis. J'ai touché une aide, qui est arrivée quatorze mois après, et qui couvrait une partie.

Et là, en octobre, j'ai fait les comptes avec le comptable et je sais ce que je savais déjà en janvier : ça ne se redressera pas. Pas à mon âge, pas avec ce crédit, pas avec ce que l'assurance récolte coûte maintenant.

Donc je vends. Il y a un repreneur, un jeune de trente-quatre ans, sérieux, qui a de l'argent derrière lui. Ce sera signé au printemps.

Ce que je n'arrive pas à dire, et pour quoi j'écris ici :

Mon fils a trente-six ans. Il travaille dans la logistique à Bordeaux. Il n'a jamais voulu reprendre et je ne lui ai jamais rien demandé, honnêtement, jamais une phrase. Mais il est venu les trois nuits de gel. Il a conduit deux heures et il a allumé des bougies toute la nuit avec moi en 2021 et il l'a refait en 2022 pour rien.

Et je sais que s'il apprend que je vends, il va se proposer. Je le sais comme je sais mon prénom. Il va proposer de revenir, par devoir, et il va le faire, et il sera malheureux, et sa femme sera malheureuse, et dans douze ans il sera moi.

Donc je vais signer d'abord et le lui dire après. C'est lâche. Je le sais parfaitement. Je l'ai retourné dans tous les sens pendant huit mois et c'est encore ce que je trouve de moins pire, parce que si je lui laisse le choix, il choisira mal, par amour, et je ne veux pas de ça.

Mon grand-père a planté la parcelle haute en 1949. Je l'arrache pas, je la vends, elle restera de la vigne. Je me répète ça souvent.

Et la vraie phrase, celle qui est au fond : j'ai soixante et un ans et je m'arrête non pas parce que j'ai échoué mais parce que trois nuits de printemps, en trois ans, ont décidé pour moi. Mon père a eu quarante vendanges. J'en ai eu trente-huit. Le métier n'est plus le même métier.

vues2 commentaires0 réactions0
Répondre par une publication

Tu as senti que ça parlait de toi ?

Ton histoire a sa place ici aussi. Sans nom, sans e-mail, sans rien qui mène à toi.

Écris ton histoire

Commentaires

Aucun commentaire publié pour l'instant.
Ton commentaire apparaîtra tout de suite.